Lecture : Le reflet des méduses (Julie Nakache)

Quel exercice plus périlleux que de rendre compte de l’œuvre d’une personne que l’on connaît – ou que l’on croit connaître- sans la décevoir ? Réponse : rien, car elle aura passé un temps certain dans la création, et même s’il s’agissait d’un jaillissement instinctif et irréfléchi, sa délivrance et sa présentation à un public n’en resteraient pas moins brutales.

Voilà pourquoi ce roman, que j’attendais impatiemment pourtant, est resté quelques jours en souffrance près de moi avant que je ne me lance (quel courage, me direz-vous !). D’autres bouquins entamés à finir pour ne pas se laisser déconcentrer, un film tout à fait dispensable à regarder, attends j’ai envie de revoir cette scène des Demoiselles de Rochefort, bref.

Il s’agit du Reflet des méduses, troisième roman de Julie Nakache. Son univers est invariablement bestial et animalier : ici, maritime avec des méduses, aérien et épidermique avec des papillons, charnel dans la sujétion…

reflet

Si l’auteure concocte des vidéos pour accompagner la sortie de ses écrits, c’est que son monde est éperdument pictural et poétique. Un onirisme campé dans le concret, qui force constamment le lecteur à se poser la question de ce qui est de l’ordre du fantastique, du rêve, de la folie ou du mythe.

Difficile d’en dévoiler trop de ce thriller merveilleux -bien qu’il soit à mon sens tout sauf feel-good– je vous le recommande simplement, tant on est emporté par cette plume affûtée. Un roman qui se mérite.

Retrouvez les Editions d’Ecarts ici.

Site de Julie Nakache ici.

 

Pour aller plus loin : « dans le mythe, Méduse campe aux portes de l’Hadès. Si elle se situe à la lisière entre les dieux et les démons, elle est aussi la gardienne entre le monde des vivants et celui des morts, entre donc le monde des choses qui se voit et celui qui ne se voit pas. Elle est sur cette ligne de fracture, cette faille qui sépare en deux l’être humain : la vie et la mort, soit au-delà la question de son existence et de son point d’origine. Ce qui par nature la rend ambiguë, comme en témoignent les représentations artistiques ou littéraires qui la montrent tantôt effrayante ou séduisante, tantôt attirante ou repoussante. Cette diversité artistique rend compte également du fait que, dans toute représentation, dans tout regard, il y a substitution, c’est-à-dire re-présentation, ce qui dès lors nous met sur la voie de ce qu’est le désir de voir en tant qu’il ne peut être satisfait que de façon oblique, que par l’intermédiaire d’un reflet ou d’un miroir. Précisément, le peintre, voire le poète, use d’une ruse pour appréhender la réalité et la montrer, seul moyen en effet pour reproduire le réel et en immobiliser le mouvement. C’est ce que Persée nous dévoile dans le stratagème qu’il emploie pour décapiter la tête de la Méduse. Caravage, que nous connaissons pour son excellente œuvre de la Méduse, disait : « Tout tableau est une tête de Méduse. On peut vaincre la terreur par l’image de la terreur. Tout peintre est Persée ». » (Le regard médusé / Éléonore Pardo)

Publicités